
Avant lui, la photographie couleur était l’affaire de la publicité, des magazines et des albums de famille. Après lui, elle est entrée au musée. William Eggleston, né en 1939 à Memphis (Tennessee), a montré qu’un tricycle, un plafond rouge ou un parking de supermarché pouvaient devenir des images aussi denses qu’un tableau. Retour, sources à l’appui, sur le parcours d’un photographe qui se disait « en guerre contre l’évidence ».
Il existe des photographes dont on reconnaît une image au premier coup d’œil sans pouvoir dire exactement pourquoi. William Eggleston est de ceux-là. Ses sujets sont presque toujours ordinaires : une ampoule nue, un congélateur, une station-service, une femme assise sur un banc. Pourtant, ses photographies dégagent une étrangeté tenace, faite de couleurs saturées, de cadrages inattendus et d’une sorte de menace diffuse. Cet article retrace sa biographie, explique le procédé technique qui a donné à ses tirages leur intensité, revient sur l’exposition de 1976 au Museum of Modern Art de New York (MoMA), puis analyse son esthétique « démocratique », son influence et ce que les photographes d’aujourd’hui peuvent retenir de sa méthode.
Un enfant du Sud, entre Memphis et le delta du Mississippi
Une enfance privilégiée et solitaire
William Eggleston est né le 27 juillet 1939 à Memphis, dans le Tennessee. Il grandit à Sumner, une petite ville du delta du Mississippi, dans une famille aisée liée au monde des plantations de coton. Son grand-père maternel, Joseph A. May, était juge dans la localité ; son père, ingénieur de formation, reçut l’une des plantations familiales à gérer, tâche qu’il accomplit, selon le photographe, sans enthousiasme ni grand succès. Eggleston n’a jamais eu besoin de vivre de son art, un fait que plusieurs commentateurs jugent important pour comprendre sa liberté, et le coût de certains de ses choix techniques.
Enfant introverti, il joue du piano dès l’âge de quatre ans, dessine, réalise des collages et se passionne pour l’électricité. « Je me souviens avoir été vraiment excité par la seule idée de l’électricité. Je le suis toujours », confiait-il au journaliste Sean O’Hagan en 2017 (traduction). À quinze ans, il est envoyé dans un internat réputé du Tennessee, la Webb School de Bell Buckle, dont il garde un souvenir détestable : il qualifiera plus tard l’établissement de « cruel et stupide ».
Des études inachevées et un premier appareil
Eggleston fréquente ensuite plusieurs établissements sans jamais obtenir de diplôme : un an à l’université Vanderbilt de Nashville, un semestre au Delta State College, puis environ cinq ans à l’université du Mississippi. C’est pendant ces années que naît son intérêt pour la photographie. La chronologie publiée par sa galerie Rose Gallery indique qu’il acquiert un premier appareil, un télémètre Canon, en 1957, puis un premier Leica en 1958. À l’université du Mississippi, le peintre Tom Young lui fait découvrir l’expressionnisme abstrait, une sensibilité picturale qui comptera dans sa manière de penser la couleur et la composition. Eggleston a d’ailleurs toujours dessiné et peint en parallèle de la photographie.
Dans l’ombre de Cartier-Bresson : le mirage du « parfait faux »
La révélation du Moment décisif
Le déclic vient d’un livre : The Decisive Moment (Images à la sauvette en français), d’Henri Cartier-Bresson, publié en 1952. Les sources divergent légèrement sur la date de cette découverte : la chronologie de Rose Gallery la situe en 1959, en même temps que celle d’American Photographs de Walker Evans ; le communiqué de presse du MoMA de 1976 parle d’« environ 1962 » ; le Guardian évoque « vers 1960 ». Retenons que la rencontre a lieu au tournant des années 1950 et 1960, alors qu’Eggleston photographie en noir et blanc, au format 35 mm, autour de Memphis.
Ce qui le frappe chez le photographe français, c’est que ses images ne ressemblent pas aux photographies de presse de l’époque. Selon des propos rapportés par plusieurs recueils de citations, Eggleston expliquait que les photos de Cartier-Bresson étaient les premières qu’il voyait qui n’étaient pas « simplement prises de face », mais construites avec des angles qui rappelaient Degas ou Toulouse-Lautrec. Le Guardian souligne qu’il était aussi fasciné par la richesse tonale des tirages : la façon dont les ombres les plus sombres semblaient encore contenir de l’information.
« Un parfait faux Cartier-Bresson »
La Fondation Henri Cartier-Bresson, qui lui a consacré une exposition à Paris en 2014, cite une phrase devenue célèbre. À l’époque, Eggleston déclarait :
« Je ne pouvais rien imaginer de mieux que de réaliser un parfait faux Cartier-Bresson. »
William Eggleston, cité par la Fondation Henri Cartier-Bresson (traduction de « I couldn’t imagine doing anything more than making a perfect fake Cartier-Bresson »)
Cette ambition d’imitation est pourtant une impasse. Copier la composition géométrique du maître, aussi réussie soit-elle, revenait à reproduire un regard européen, forgé ailleurs et pour d’autres sujets. Eggleston le formule à sa manière, dans une citation reprise par la même fondation : « J’ai dû me rendre à l’évidence : ce que j’avais à faire, c’était d’aller vers des paysages étrangers. Ce qui était nouveau à l’époque, c’étaient les centres commerciaux, et je les ai photographiés. » Les « paysages étrangers » dont il parle ne sont pas lointains : ce sont les supermarchés, les parkings et les banlieues du Sud américain des années 1960, que personne ne considérait alors comme dignes d’un regard artistique.
Le passage à la couleur
Au milieu des années 1960, Eggleston commence à expérimenter la couleur. La chronologie de Rose Gallery date de 1965 ses premiers essais en film inversible (diapositive) et de 1967 son passage au film négatif couleur. L’une de ses premières images couleur réussies, prise à Memphis en 1965, montre un jeune employé de supermarché poussant une file de chariots dans la lumière dorée de fin d’après-midi. À la fin des années 1960, la couleur est devenue son médium principal. Cartier-Bresson, lui, n’a jamais été convaincu. Selon Sean O’Hagan, il aurait lancé à Eggleston en apprenant son abandon du noir et blanc : « Vous savez, William, la couleur, c’est de la foutaise » (« colour is bullshit »).
Il ne faut pas imaginer pour autant une rupture totale. L’exposition parisienne de 2014, intitulée From Black and White to Color, montrait au contraire des continuités frappantes entre ses premières images en noir et blanc et ses images couleur : les plafonds, la nourriture, les scènes d’attente, les cadrages décentrés. La couleur n’a pas remplacé son regard ; elle lui a donné son outil le plus juste.
Le dye-transfer : quand la couleur devient matière
Une découverte dans une liste de prix
Au début des années 1970, alors qu’il enseigne à Harvard (il est nommé chargé de cours au Carpenter Center for the Visual Arts en 1974), Eggleston parcourt la liste de prix d’un laboratoire photographique de Chicago. Il y lit une offre allant « du tirage le moins cher au tirage ultime ». Le tirage ultime, c’est le dye-transfer. Il racontera plus tard, dans un passage cité par l’éditeur Mark Holborn : « Je suis monté voir sur place et tout ce que j’ai vu, c’était du travail commercial, des paquets de cigarettes ou des flacons de parfum, mais la saturation des couleurs et la qualité de l’encre étaient bouleversantes. J’avais hâte de voir à quoi ressemblerait une simple photo d’Eggleston avec le même procédé » (traduction).
Comment fonctionne le procédé ?
Le dye-transfer est un procédé de tirage couleur développé par Kodak et utilisé surtout pour la publicité et les magazines. Contrairement au tirage chromogène classique, où les couleurs se forment chimiquement dans les couches du papier, il s’apparente davantage à une technique d’estampe. Le principe peut se résumer en quatre étapes :
- L’image couleur est d’abord décomposée en trois négatifs de sélection, correspondant au rouge, au vert et au bleu.
- Chaque négatif sert à produire une matrice : un film dont la gélatine forme une image en relief, plus ou moins épaisse selon les zones.
- Chaque matrice est plongée dans un bain de colorant (cyan, magenta ou jaune). La gélatine absorbe le colorant en proportion de son épaisseur.
- Les trois matrices sont ensuite appliquées l’une après l’autre, à la main et en repérage parfait, sur un papier spécial qui reçoit les colorants.
Le résultat offre, selon la galerie David Zwirner qui représente l’artiste depuis 2016, une gamme de couleurs et une échelle tonale plus étendues que les autres procédés, car les colorants employés sont d’une grande pureté. Le procédé permet aussi un contrôle très fin de chaque couleur, ce qui explique son usage publicitaire. Il a cependant deux inconvénients : il est long et coûteux, et il limite la taille des tirages.
Un procédé devenu rare
En 1994, Kodak a cessé de produire les produits chimiques et le film matrice nécessaires. Les tirages dye-transfer sont donc devenus des objets rares, ce qui explique en partie leur valeur sur le marché. Pendant des décennies, Eggleston a travaillé avec des spécialistes de cette technique, notamment Guy Stricherz et Irene Malli, que l’on voit détailler le processus dans une vidéo publiée par David Zwirner. En 2024-2025, la galerie a d’ailleurs présenté à Los Angeles une exposition au titre éloquent, The Last Dyes (« les derniers colorants »), reprise à New York en 2026.
Le premier portfolio d’Eggleston, 14 Pictures, publié en 1974 par le marchand Harry Lunn, était justement composé de tirages dye-transfer. Selon le communiqué du MoMA, les tirages de l’exposition de 1976 furent réalisés sous la supervision de l’artiste par deux laboratoires, Berkey K + L Color Labs à New York et K & S Photo Labs à Chicago.
1976 : le MoMA, John Szarkowski et le Guide
Une valise de tirages « de drugstore »
À la fin des années 1960 (la chronologie de Rose Gallery indique 1967), Eggleston se rend à New York. Il y rencontre Garry Winogrand, Lee Friedlander et Diane Arbus, et présente son travail à John Szarkowski, directeur du département de la photographie du MoMA de 1962 à 1991. Szarkowski se souviendra d’une valise pleine de tirages couleur de laboratoire courant, des tirages « de drugstore ». Il convainc pourtant le comité de photographie du musée d’acquérir une image. Une autre rencontre compte : en 1970, l’artiste William Christenberry, ami d’Eggleston, le présente au conservateur Walter Hopps, qui dira n’avoir « jamais rien vu de pareil ».
L’exposition et le livre
Le 25 mai 1976, le MoMA ouvre Photographs by William Eggleston. L’exposition, présentée jusqu’au 1er août, réunit environ 75 tirages choisis et accrochés par Szarkowski. Elle est accompagnée d’un livre, William Eggleston’s Guide : 112 pages, 48 planches en couleur. Le communiqué de presse précise qu’il s’agit de la première publication du musée consacrée à la photographie couleur. La couverture, toilée, est ornée de la photographie d’un tricycle et imite l’aspect d’un album ou d’un annuaire scolaire.
Dans son texte, Szarkowski défend une idée simple et radicale : chez Eggleston, la couleur n’est pas un ornement ajouté à l’image, elle en est la structure. Ces photographes travaillent « comme si le monde lui-même existait en couleur, comme si le bleu et le ciel étaient une seule chose », écrit-il (traduction). Réduites au noir et blanc, ajoute-t-il, les compositions d’Eggleston seraient presque statiques ; c’est la couleur, par exemple « le coin violet d’une cravate » ou « le disque rouge d’un feu de signalisation contre le ciel », qui leur donne leur tension. Il va jusqu’à qualifier ces photographies de « parfaites ».
Le même texte rapporte une anecdote révélatrice de l’humour d’Eggleston. Alfred H. Barr Jr., figure fondatrice du musée, avait remarqué que la composition de la plupart des images semblait rayonner à partir d’un noyau central. Quand on lui transmit la remarque, Eggleston répondit, « après une hésitation à peine perceptible », que c’était exact puisque ses images étaient construites sur le modèle du drapeau confédéré.
Un mythe à nuancer
On lit souvent que l’exposition de 1976 fut la première exposition de photographies couleur du MoMA. C’est inexact. Le musée avait déjà présenté en 1962 une rétrospective d’Ernst Haas, Ernst Haas: Color Photography. L’importance de 1976 tient ailleurs : c’est la première fois que la plus haute institution de validation artistique soutient avec autant de force un photographe couleur traitant de sujets ordinaires, avec un catalogue ambitieux. L’éditeur Mark Holborn y voit « l’acceptation de la photographie couleur par l’institution de validation la plus élevée ».
Une réception houleuse
La critique est sévère, parfois féroce. Dans le New York Times du 28 mai 1976, Hilton Kramer, alors critique d’art en chef du journal, reprend le mot de Szarkowski pour le retourner : « Parfaites ? Parfaitement banales, peut-être. Parfaitement ennuyeuses, certainement. » Il ne voit dans ces images que des « figures mornes habitant un monde ordinaire de peu d’intérêt visuel ». Selon le Guardian, le Village Voice suggéra qu’on avait affaire à une sorte d’« escroquerie », et l’exposition fut qualifiée de « plus détestée de l’année », une formule souvent attribuée au New York Times.
Pourquoi une telle hostilité ? Deux raisons se combinent. D’abord, pour la photographie d’art de l’époque, la couleur était associée à la publicité et aux photos de vacances : elle passait pour vulgaire. Ensuite, les sujets eux-mêmes déroutaient : une salle de bains carrelée, l’intérieur d’un four, le contenu d’un congélateur. Le public attendait un sujet clairement identifiable et noble ; Eggleston lui proposait le quotidien sans hiérarchie. Le photographe, lui, est resté imperturbable. Il est arrivé en retard à son propre vernissage, s’étant endormi à son hôtel. « La controverse ne m’a pas dérangé le moins du monde », dira-t-il ; les critiques étaient « choqués que les photographies soient en couleur, ce qui semble insensé aujourd’hui et le semblait déjà à l’époque » (traduction).
Lire deux images clés
The Red Ceiling (Greenwood, Mississippi, 1973)
C’est sans doute son image la plus célèbre. Officiellement intitulée Untitled ou Greenwood, Mississippi, elle est surnommée The Red Ceiling (« le plafond rouge »). Prise en contre-plongée dans une chambre de la maison de son ami T. C. Boring, elle montre une ampoule nue d’où partent des fils électriques blancs, sur un plafond entièrement rouge. Une affiche à caractère pornographique apparaît dans un coin de l’image. Eggleston a raconté avoir simplement levé les yeux pendant une conversation, s’être dit « c’est une grande image », et l’avoir prise.
Tout repose sur la couleur. « Quand on regarde le tirage dye-transfer, c’est comme du sang rouge encore humide sur le mur », disait-il (traduction). Il ajoutait que, d’habitude, « un peu de rouge suffit », mais que travailler une surface entièrement rouge était un défi. Interrogé en 2017 pour savoir si ce rouge avait été exagéré au tirage, il répondit qu’il s’agissait au contraire de « la version la plus fidèle de ce qu’[il avait] vu ». L’image fut l’une des premières qu’il tira en dye-transfer ; selon David Zwirner, il en envoya aussitôt un exemplaire à Szarkowski. Elle orne aussi, dès 1974, la pochette de l’album Radio City du groupe Big Star.
Le tricycle (Memphis, vers 1970)
La seconde image emblématique est celle d’un tricycle d’enfant, photographié depuis le sol. Connue sous les titres Untitled, Memphis ou Tricycle, elle est datée selon les institutions de 1969-1970 ou 1970. Le point de vue très bas transforme le jouet, aux poignées rouillées, en monument qui domine deux maisons de banlieue et une voiture garée. Le critique Mark Feeney, dans le Smithsonian Magazine, souligne le dialogue entre les courbes du tricycle et les angles des toits, ainsi que le jeu des poignées rouges avec le bleu-vert du cadre : retirez la couleur, et l’image perd l’essentiel de son effet.
Cette photographie illustre une leçon centrale d’Eggleston : un sujet banal n’est pas une image banale. Tout dépend de la position de l’appareil, du cadrage et de la manière dont la couleur organise la surface.
Photographier « démocratiquement »
Une philosophie du regard
Eggleston a donné un nom à son approche. Dans un documentaire de la BBC, il raconte qu’un soir, dans un bar, quelqu’un lui demanda ce qu’il avait photographié dans la journée. Il répondit : « Oh, juste de la terre au bord de la route. J’ai photographié démocratiquement » (traduction). Une autre formule, affichée lors d’une exposition du Metropolitan Museum of Art en 2013, précise l’idée : « J’avais cette notion de ce que j’appelais une manière démocratique de regarder autour de soi, où rien n’était plus ou moins important. »
Le mot « démocratique » ne désigne donc ni une technique accessible à tous ni un engagement politique. Il désigne une égalité de traitement entre les sujets : un monument et un coin de rue, un visage et un parking reçoivent la même attention. L’écrivaine Eudora Welty, originaire du Mississippi, a parfaitement résumé cette ambition : ces photographies « se concentrent sur le monde ordinaire. Mais aucun sujet n’est plus riche d’implications que le monde ordinaire ! »
The Democratic Forest
Cette philosophie donne son titre à son projet le plus ambitieux, The Democratic Forest (« la forêt démocratique »), réalisé dans les années 1980. Un premier livre paraît en 1989, avec une introduction d’Eudora Welty. Dans la postface, tirée d’une conversation avec Mark Holborn en février 1988, Eggleston explique que l’idée de « traiter les choses démocratiquement » a soudain donné une cohérence aux milliers de tirages accumulés entre 1983 et 1986. En 2015, l’éditeur allemand Steidl publie une version complète en dix volumes : 1 010 photographies, sur 1 328 pages, choisies parmi environ douze mille images. Le parcours va de Memphis à Dallas, Pittsburgh, Miami ou Boston, jusqu’au mur de Berlin, avant de revenir aux petites villes et aux champs de coton du Sud.
« En guerre contre l’évidence »
La même postface contient sa phrase la plus citée. Eggleston y regrette que tant de gens n’apprécient qu’une image « rectangulaire avec un objet au milieu qu’ils peuvent identifier ». Ils veulent quelque chose d’évident, poursuit-il, et l’ignorance se cache toujours derrière le mot « instantané » (snapshot), qui selon lui n’a jamais rien voulu dire. Puis il conclut :
« Je suis en guerre contre l’évidence. »
William Eggleston, conversation avec Mark Holborn, Greenwood (Mississippi), février 1988, postface de The Democratic Forest (traduction de « I am at war with the obvious »)
Le photographe Alec Soth résume l’enjeu : avec The Democratic Forest, il n’y a plus vraiment d’adhésion au principe du « moment décisif » qui avait dominé la photographie pendant des décennies. Eggleston a ainsi pris le contre-pied de son premier modèle. Là où Cartier-Bresson attendait l’instant où tout s’ordonne, Eggleston affirme que tout, à tout moment, mérite d’être regardé.
Ce regard sur le banal n’est pas pour autant neutre. Mark Holborn note que la normalité de ses sujets est « trompeuse » et qu’il y a derrière ces images « un sentiment de danger latent ». Le Sud d’Eggleston est aussi celui de la ségrégation récente et de ses survivances : un portrait de son oncle en costume noir accompagné de son employé afro-américain en veste blanche, ou une enseigne au drapeau confédéré se reflétant dans une flaque, évoquent obliquement cette histoire, alors même que le photographe a toujours nié tout intérêt pour la politique.
Une influence qui déborde la photographie
Chez les photographes
L’influence d’Eggleston sur la photographie couleur est considérable. Il appartient à une génération qui comprend aussi Stephen Shore, Joel Meyerowitz, Joel Sternfeld ou William Christenberry, mais il en est devenu la figure la plus visible. Le photographe britannique Martin Parr a déclaré que ce qu’il faisait dans les années 1970 était « tellement en avance que c’était révolutionnaire ». Alec Soth va plus loin : « Pour ma génération, il est encore plus influent que Robert Frank. Je doute qu’il y ait quelqu’un photographiant en couleur aujourd’hui qui n’ait pas été influencé par ses premiers travaux. Pour moi, le Guide est le guide » (traduction).
Au cinéma et dans la musique
Son esthétique a aussi marqué le cinéma. Le Guardian cite Sofia Coppola et Gus Van Sant parmi les cinéastes dont il a influencé le style ; Eggleston a d’ailleurs photographié en 1999 le tournage d’un projet de Van Sant. Dans le catalogue de la vente Christie’s de 2012, Philippe Garner notait que l’univers visuel de plusieurs grands réalisateurs, « peut-être le plus mémorablement David Lynch », doit beaucoup à l’impact psychologique de ses images. Lynch, ami du photographe, a lui-même dit l’aimer particulièrement. Eggleston a également photographié les tournages d’Annie de John Huston (1982) et de True Stories de David Byrne (1986), et il a joué le père de Jerry Lee Lewis dans Great Balls of Fire (1989).
Dans la musique, ses images ont servi de pochettes à Big Star, Alex Chilton, Primal Scream ou Spoon, entre autres. Pianiste depuis l’enfance, il a lui-même publié en 2017 un album d’improvisations au synthétiseur, Musik, suivi de 512 en 2023, tous deux sur le label Secretly Canadian.
Une carrière longue : expositions, reconnaissance et marché
Après 1976, Eggleston multiplie les séries et les livres : Election Eve (photographies prises autour de Plains, en Géorgie, ville de Jimmy Carter, avant la présidentielle de 1976), Graceland (commande de 1983 sur la demeure d’Elvis Presley à Memphis, publiée en 1984), Faulkner’s Mississippi (1990), Ancient and Modern (1992). Sa série Los Alamos, achevée en 1974, ne sera publiée qu’en 2003.
Les distinctions jalonnent sa carrière : bourse Guggenheim en 1974, bourse du National Endowment for the Arts en 1975, prix Hasselblad en 1998, prix pour l’ensemble de sa carrière de l’International Center of Photography en 2004. En 2016, il est décoré de l’ordre des Arts et des Lettres par la France. Les grandes expositions se succèdent : Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris (2001-2002, puis 2009), documenta 11 à Kassel (2002), la rétrospective Democratic Camera au Whitney Museum de New York et à la Haus der Kunst de Munich (2008), Metropolitan Museum of Art (2013 et 2018), Fondation Henri Cartier-Bresson (2014), National Portrait Gallery de Londres (2016), C/O Berlin (2023). Depuis le 14 octobre 2026 et jusqu’au 21 février 2027, The Photographers’ Gallery de Londres présente William Eggleston: All that goes unnoticed, qui célèbre les cinquante ans du Guide.
Le marché a suivi. Le 12 mars 2012, Christie’s New York a vendu 36 grands tirages pigmentaires, réalisés en 2012 à partir d’images célèbres, au profit de l’Eggleston Artistic Trust, pour un total de 5 903 250 dollars. Le tricycle a atteint 578 500 dollars, un record pour un tirage de l’artiste à l’époque. Un collectionneur a ensuite attaqué Eggleston en justice, estimant que ces nouveaux tirages diminuaient la rareté des anciens ; la plainte a été rejetée en 2013. L’œuvre est aujourd’hui gérée par l’Eggleston Artistic Trust, fondé en 1992 et dirigé par ses fils, et par l’Eggleston Art Foundation, créée en 2019 à Memphis, qui conserve les archives de l’artiste.
Un héritage : la légitimité du quotidien en couleur
L’héritage d’Eggleston tient en trois idées. La première : la couleur peut être un langage artistique à part entière, et non un simple enregistrement de la réalité ou un argument commercial. La deuxième : l’ordinaire est un sujet inépuisable, à condition de le regarder avec attention. La troisième : une photographie n’a pas besoin d’expliquer ce qu’elle montre. Eggleston a toujours refusé de commenter ses images. « Il m’est pratiquement impossible d’expliquer avec des mots quoi que ce soit sur une image », disait-il en 2017 (traduction).
À l’heure où chacun photographie son quotidien en couleur avec un téléphone, cette démarche peut sembler banale. C’est précisément la preuve de sa victoire. Mais la masse d’images produites chaque jour montre aussi ce qui distingue Eggleston : non pas le sujet, mais la rigueur du cadrage, la maîtrise de la couleur et la cohérence d’un regard tenu pendant plus de soixante ans. Pour replacer ce parcours dans une histoire plus large, on pourra lire notre article sur les grands photographes du XXe siècle et notre synthèse sur deux cents ans d’histoire de la photographie.
Ce que les photographes peuvent apprendre d’Eggleston
Sans chercher à imiter son style, ce qui serait reproduire l’erreur du « parfait faux Cartier-Bresson », on peut tirer de sa méthode quelques leçons concrètes :
- Photographier son propre territoire. L’essentiel de son œuvre a été réalisé à Memphis et dans le delta du Mississippi. Le lieu le plus familier est souvent celui qu’on regarde le moins.
- Penser la couleur comme une structure. Avant de déclencher, demandez-vous quelle couleur organise l’image : une tache rouge, un aplat vert, un contraste chaud-froid. Szarkowski le rappelle : la couleur change la « torsion » de la composition.
- Changer de point de vue. Le tricycle photographié au ras du sol ou le plafond pris depuis un lit montrent qu’un déplacement de quelques dizaines de centimètres peut transformer un objet banal.
- Décentrer le sujet. Eggleston rejetait l’image « avec un objet au milieu ». Essayez de placer l’élément principal en bord de cadre et d’accorder autant d’attention au reste de l’image.
- Ne pas hiérarchiser les sujets. Le principe démocratique invite à photographier ce qui semble indigne d’intérêt : un congélateur, un panneau, un mur. C’est un excellent exercice pour affûter le regard.
- Soigner le tirage. Eggleston a cherché le procédé le plus fidèle à ce qu’il voyait. Aujourd’hui, cela signifie calibrer son écran, maîtriser l’étalonnage et faire tirer ses meilleures images sur un bon papier.
- Prendre une seule vue et passer à autre chose. Selon des propos recueillis par TheArtStory, il disait prendre une photo très vite et l’oublier aussitôt. Sans en faire un dogme, cette discipline évite de s’épuiser sur un sujet et oblige à décider vite.
- Construire des ensembles. Ses images prennent tout leur sens en séries et en livres (Guide, Los Alamos, The Democratic Forest). Pensez vos photos comme des chapitres d’un même récit ; lui-même disait y voir « des parties d’un roman ».
- Accepter l’incompréhension. L’exposition la plus décriée de 1976 est devenue un jalon de l’histoire de la photographie. Un regard neuf dérange souvent avant d’être reconnu.
En résumé
William Eggleston a commencé par vouloir être un parfait imitateur de Cartier-Bresson. Il est devenu l’un des photographes les plus personnels de son siècle en tournant le dos à ce modèle : la couleur au lieu du noir et blanc, le quotidien du Sud américain au lieu de la scène parfaitement composée, l’égalité des sujets au lieu du moment décisif. Le dye-transfer lui a donné une couleur d’une intensité inédite ; le MoMA et John Szarkowski lui ont offert, en 1976, une tribune qui a d’abord fait scandale avant de faire date. Cinquante ans après le Guide, son œuvre continue d’enseigner une chose simple et difficile : regarder vraiment ce que l’on a sous les yeux.
Sources
- MoMA, communiqué de presse n° 40, « Color Photographs by William Eggleston at the Museum of Modern Art », 1976
- MoMA, page de l’exposition « Photographs by William Eggleston » (1976)
- MoMA, page de l’exposition « Ernst Haas: Color Photography » (1962)
- Fondation Henri Cartier-Bresson, « William Eggleston – From Black & White to Color » (2014)
- David Zwirner, biographie de William Eggleston
- David Zwirner, « Exceptional Works: William Eggleston » (Untitled, 1973, et le dye-transfer)
- Rose Gallery, CV et chronologie de William Eggleston (PDF, 2019)
- Eggleston Art Foundation
- Hilton Kramer, « Art: Focus on Photo Shows », The New York Times, 28 mai 1976
- Sean O’Hagan, « Out of the ordinary », The Guardian, 25 juillet 2004
- Andrew Dickson, « Made in Memphis: William Eggleston’s surreal visions of the American south », The Guardian, 8 juillet 2016
- Sean O’Hagan, « William Eggleston: ‘The music’s here then it’s gone – like a dream’ », The Observer, 19 novembre 2017
- Mark Feeney, « William Eggleston’s Big Wheels », Smithsonian Magazine, août 2011
- Grace Elizabeth Hale, « Eggleston’s South: “Always in Color” », Southern Spaces, 2013
- Erica Dye, « At War with the Obvious », The New Yorker, 3 avril 2013
- Steidl, « The Democratic Forest » (édition 2015 en dix volumes)
- Christie’s, vente « Photographic Masterworks by William Eggleston » (12 mars 2012)
- Christie’s, notice de lot « Untitled, 1970 » (tricycle)
- V&A, « Tricycle, Memphis » (collection)
- The Photographers’ Gallery, « William Eggleston: All that goes unnoticed » (2026-2027)
- TheArtStory, « William Eggleston » (citations)
- Wikipédia (FR), « William Eggleston »
- Wikipedia (EN), « William Eggleston »





