Les origines fascinantes de la route de la Soie

Outre les échanges commerciaux, la route de la Soie reliant la Chine et la Rome antique a également favorisé la transmission de croyances et de traditions. Vendredi, 19 janvier

National Geographics – De Carles Buenacasa Pérez
Des chameliers contemporains traversent la vallée de la Nubra, en Inde, le long d’une route reliant autrefois l’Asie du Sud à Rome.

C’est en Chine que naquit la culture de la soie, cette matière à la fois douce, résistante et chatoyante, dès le milieu du troisième millénaire av. J.-C. La légende veut que l’art de dérouler les cocons des vers à soie (Bombyx mori) ait été découvert par une impératrice, femme de l’Empereur Jaune, ancêtre mythique de la tribu qui fonda la première dynastie chinoise, les Xia, vers 2070 av. J.-C. Alors qu’elle buvait du thé à l’ombre d’un mûrier, un cocon est tombé dans sa tasse. Plutôt que de l’en extraire, elle l’a examiné et a découvert en tirant sur un fil que le cocon pouvait se dérouler en fine fibre.

Secret d’État bien gardé, la production de soie a toujours été confiée aux femmes chinoises. Le fait de divulguer les secrets de fabrication de la sériciculture était passible de la peine de mort. Or des siècles plus tard, ces mêmes fils de soie ont tissé un vaste réseau commercial reliant les contrées chinoises à Rome.

Au 19e siècle, le géographe allemand Ferdinand von Richthofen cherchait un terme pour désigner les routes commerciales où transitaient du premier siècle av. J.-C. au Moyen-Âge soieries et autres marchandises de luxe entre l’Extrême-Orient et la Méditerranée. Il lui sembla alors opportun de lui donner le nom du produit associé à l’opulence orientale, et la dénomination choisie par Richthofen, « route de la Soie », est depuis restée.

Un enchevêtrement de routes commerciales reliait l’Extrême-Orient et l’Europe, croisées à plusieurs endroits par d’autres itinéraires où transitaient des marchandises à destination et en provenance d’Inde. On doit le nom de « route de la Soie » à Ferdinand von Richthofen, un géographe allemand du 19e siècle. Au fil du temps, ce nom est devenu un véritable fourre-tout, désignant les réseaux de routes commerciales qui quadrillent l’Asie centrale.

DERRIÈRE LA GRANDE MURAILLE

Les Chinois n’ont pas cherché à exporter la soie au-delà de leurs frontières jusqu’à ce que les circonstances les y obligent. À la fin du 3e siècle av. J.-C., l’Empereur Qin Shi Huang (dont le règne s’étale de 221 à 210 av. J.-C.) entreprend la construction de forts dans le nord du pays, posant ainsi les bases de ce qui allait devenir la Grande Muraille. Son objectif est alors d’endiguer les incursions des tribus nomades Xiongnu. Au fil du temps, le mur se révèle être insuffisant et en 138 av. J.-C., l’Empereur Han Wudi tente une approche nouvelle. Il essaie alors de sceller une alliance avec les Yuezhi, une tribu d’Asie centrale ennemie des Xiongnu.

Zhang Qian, jeune officier de la garde du palais de l’Empereur, se voit confier les rênes de cette mission diplomatique. Afin de rencontrer les Yuezhi, il doit passer par le territoire ennemi situé au nord-ouest et est fait capturé par les forces Xiongnu. Il ne remettra les pieds en Chine que 13 ans plus tard, après de longues années d’emprisonnement et l’échec de la mission qui lui avait été confiée.

Toutefois, grâce à cette aventure et à d’autres, les contrées mystérieuses de l’Ouest, à savoir l’Inde et l’Empire parthe qui correspondent aujourd’hui aux régions du nord-est de l’Iran, n’ont plus de secret pour Zhang Qian. Dans la vallée de Ferghana, au nord de l’Hindou Kouch, il découvre des chevaux bien plus grands que ceux qu’il a l’habitude de voir en Chine et estime que les bêtes seront de précieux atouts pour l’armée chinoise. En Parthie, il aperçoit les vestiges de la culture hellénistique établie par Alexandre le Grand en Asie centrale, premier contact majeur entre la Chine et la société indo-européenne. Point plus important encore, il discerne une convoitise largement répandue pour la soie chinoise.

Suite aux rapports de Zhang Qian à son retour en Chine, la dynastie Han voit dans le commerce vers l’ouest de nombreux avantages, notamment l’espoir d’obtenir les meilleurs chevaux de la vallée de Ferghana. Les responsables savent qu’il leur serait possible d’échanger leur soie contre ces chevaux. Ce commerce relierait alors la Chine aux marchés lucratifs de l’Occident, dont le monde romain à l’époque en pleine expansion.

L’itinéraire ne doit rien au hasard. Au 5e siècle av. J.-C., le vaste Empire perse avait déjà amélioré les déplacements à travers l’Asie occidentale et l’expansion à l’est d’Alexandre le Grand avait jeté les bases du commerce trans-asiatique. Il n’en demeure pas moins que les aventures extraordinaires de Zhang Qian constituent des étapes essentielles dans la création de la route de la Soie.

Des grottes sculptées par des moines bouddhistes ponctuent la portion de route chinoise de la route de la Soie. Les grottes de Maijishan, construites au 4e et 5e siècles dans la province chinoise du Gansu, sont composées de 194 grottes taillées sur la façade abrupte d’une falaise.

CONTRE NEIGE ET TEMPÊTES DE SABLE

La capitale chinoise de l’époque, Chang’an (aujourd’hui Xi’an), constitue le point de départ de cette route commerciale. La route de la Soie n’était pas une autoroute à proprement parler mais un réseau de routes sinueuses s’enchevêtrant d’est en ouest. Depuis Chang’an, à titre d’exemple, une branche se dirigeait au sud-ouest jusqu’à l’embouchure du Gange, en Inde. Les produits de luxe transitant vers l’ouest comptaient des jades, des carapaces de tortues, des plumes d’oiseaux et, bien évidemment, de la soie. Les marchands apportaient également des métaux (de l’argent, du fer, du plomb, de l’étain et de l’or) ainsi que des denrées alimentaires (des épices dont du safran, du thé, des carottes et des grenades).

En 102 av. J.-C., les Chinois contrôlent les déplacements le long de la route de la Soie jusqu’à la vallée de Ferghana. Si les marchandises parcourent des milliers de kilomètres dans les deux directions, les marchands ne traversent probablement que de brèves portions de route. Lorsqu’ils rejoignent la ville suivante, ils vendent leurs marchandises aux locaux, qui parcourent à leur tour une autre portion de route et commercent avec les marchands qu’ils rencontrent. L’oasis de Dunhuang est le principal poste de douane chinois de l’époque. Les commerçants se rendant à l’ouest y font une halte de plusieurs jours afin d’y payer leur droit de sortie, tandis que des soldats fouillent précautionneusement leur cargaison pour s’assurer que personne ne sort illégalement du pays des vers à soie ou des cocons.

Depuis l’oasis, la trajectoire en direction de l’ouest se divise en trois routes principales. Les deux routes situées au nord contournent de chaque côté les montagnes célestes du Tian Shan, dont les cimes s’élèvent à 7 315 mètres de hauteur. La troisième route prend la direction du sud et passe par Khotan, célèbre pour ses tapis de soie et située à proximité de la ville chinoise d’Hotan aujourd’hui. Cette route borde l’infranchissable désert de Taklimakan, où les températures extrêmes et les tempêtes de sable coûtent la vie à de nombreux nomades.

Les routes du nord et du sud se rejoignent près de Kashgar, à la frontière de la Chine et du Kirghizistan actuels. Les marchands franchissent ensuite les montagnes du Pamir sur d’étroits sentiers enneigés, avant de descendre dans la vallée de Ferghana. Ils se reposent dans un lieu situé dans les environs et désigné par Ptolémée, géographe égyptien du 2e siècle ap. J.-C., comme la « tour de pierre ».

Considérée comme la ville actuelle de Taxkorgan par les historiens contemporains, elle était, selon Ptolémée, le centre névralgique de la route de la Soie. À l’image d’autres villes qui ponctuent la route, des marchands venus de toute l’Asie centrale attendent pour y commercer. Parmi eux, les Sogdiens, dont les terres entourent la ville commerciale de Samarcande, en Ouzbékistan, et qui deviennent les intermédiaires les plus importants de la route de la Soie reliant la Chine et l’Occident. Encore plus à l’ouest, les Parthes affluent sur les routes qui traversent leurs terres, situées dans des régions de l’Iran, de l’Irak et du Turkménistan contemporains, où se trouve la grande ville marchande de Merv.

Les rois parthes bâtissent des caravansérails afin d’y accueillir les marchands et leurs chameaux le long de la route menant à Ctésiphon, leur capitale au 1er siècle av. J.-C. située près de l’actuelle Bagdad. Ils traversent ensuite les déserts de Syrie par Palmyre jusqu’à la Méditerranée où les marchandises sont expédiées à Rome via les ports de Tyr et d’Antioche.

Le tableau ci-dessus a été peint par l’Empereur Huizong (de la dynastie des Song) au 12e siècle et serait une copie d’un original du 8e siècle du peintre Zhang Xuan de l’ère Tang. Réalisé à base d’encre, de couleurs et d’or appliqués sur une toile en soie, ce tableau intitulé « Des femmes de la cour confectionnent une étoffe de soie » illustre le travail effectué par les femmes de haut rang. D’une longueur de plus de 4,5 mètres, cette peinture exposée au musée des Beaux-Arts de Boston est saluée pour la pureté de ses lignes et l’éclat de ses couleurs.

LA ROUTE QUI A RÉVOLUTIONNÉ LE MONDE

Lors de l’effondrement de la dynastie Han en 220 av. J.-C., la Chine traverse une période de bouleversement politique. Au fil des siècles qui suivent, le monopole de la soie précieusement entretenu par les Han s’effrite et la production de soie commence à se développer au-delà des frontières chinoises. Au 6e siècle ap. J.-C., même les Romains se seront procuré leur propre approvisionnement après l’introduction clandestine de vers à soie dans l’Empire par l’Empereur romain Justinien.

De l’instant où il quitte la ville de Chang’an jusqu’à son déballage dans le quartier aristocratique d’une villa romaine un an plus tard, un rouleau de soie aura traversé une palette fascinante de cultures, de langues et de climats. Bien que la production de soie se soit étendue aux terres d’Occident, la route de la Soie continuera d’être un carrefour vibrant de cultures et d’échanges commerciaux.

Au-delà des marchandises, la route de la Soie transporte également des idées, des convulsions de la pensée et de la foi humaines qui remodèlent le monde. Le bouddhisme, le christianisme et l’islam empruntent ces chemins, affectant des cultures sur leur passage, façonnant les croyances et philosophies de différents peuples au cours du temps. Au 7e siècle, suite au retour de la Chine à la prospérité sous la dynastie Tang, la route sera ranimée par une nouvelle demande de la part des Chinois pour les produits de luxe venus d’Occident, les techniques de fabrication de l’argent, les chaises et la céramique. Afin de préserver ce commerce, les Tang entreprennent une importante expansion vers l’ouest, au moment même où les premiers missionnaires chrétiens se rendent à l’est par le biais de la route de la Soie. En parallèle, l’Islam émerge dans la péninsule arabique et se diffuse de plus en plus à l’est via les routes commerciales au cours du 8e siècle.

En 751, les troupes musulmanes des Abbassides affrontent les Chinois lors de la bataille de Talas. Cette bataille décisive, qui freine l’expansion vers l’ouest de la Chine, aurait eu une conséquence majeure. Selon la tradition, plusieurs prisonniers chinois captifs suite à la bataille de Talas auraient enseigné à leurs ravisseurs un art qui se serait diffusé à travers les contrées musulmanes jusqu’en Europe du Sud. Cette compétence transmise par les artisans chinois n’était rien d’autre que l’art de fabriquer le papier, un artisanat qui transforma l’histoire et son écriture.

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